Gotlib, dessinateur de bandes classieux et cultivé, connaît probablement suffisamment de mots compliqués pour alimenter ce site pendant quelques années. Il a un jour comparé ses dessins à des palimpsestes, et il a bien fait.
Palimpseste vient du latin palimpsestus, lui-même tiré d’un mot grec signifiant « qu’on gratte pour écrire de nouveau ». Au Moyen-Âge, les palimpsestes étaient des parchemins qu’on avait lavés et dont on avait gratté l’encre afin de les réutiliser.
J’en reviens à mon Gotlib. Ce qu’il voulait dire en parlant de palimpsestes, c’est que si l’on grattait une oreille qu’il avait dessinée, on trouverait en dessous une oreille dessinée par Franquin. (Entre nous, je trouve que, pour un hommage, ç’a une certaine gueule.)
Par l’utilisation de palimpsestes, s’ils ont prolongé la vie de nombreux veaux, moutons ou chèvres, les moines copistes ont en revanche parfois détruit des textes anciens et précieux. Le texte original ne disparaît heureusement pas complètement. Il n’est plus forcément lisible tel quel, mais on arrive aujourd’hui à le faire rejaillir grâce aux rayons ultraviolets.
À bien y réfléchir, nos traitements de texte actuels produisent des palimpsestes parfaits : on peut gratter définitivement et complètement un texte pour le remplacer par un autre. Avec le temps, les amateurs de génétique textuelle [1] auront de moins en moins de grain à moudre.
Apex fait partie de ces mots qui possèdent un sens tellement précis qu’ils en deviennent quasiment inutilisables. Il est employé dans plusieurs domaines, mais je vais surtout vous parler de son sens typographique.
L’apex, en typographie, c’est très exactement cette petite excroissance du sommet de la hampe de certains caractères. La même excroissance à la base du caractère est simplement appelée empattement.
Le mot apex présente plusieurs intérêts. D’une part, il est joli, hermétique et à peu près inutile (de nombreux typographes parlent d’empattements sans faire la distinction). D’autre part, son pluriel est particulièrement chic : un apex, des apices. Ce pluriel découle directement du latin. À vrai dire, je n’aime pas trop cette façon d’importer les pluriels — et je vous parlerai un jour des affreux scénarii.
Apex désigne plus généralement un sommet, une pointe, notamment en anatomie. L’apex d’une dent, l’apex noir de la queue du marsupilami… Il a donné naissance aux adjectifs apical (qui se trouve au sommet — d’un organe, par exemple) et apexien (synonyme, mais plus rare).
Le mot diacritique vient du grec diacritikós (qui distingue). Un signe diacritique, c’est un signe que l’on ajoute à une lettre ou à un groupe de lettres pour le distinguer. Vous allez voir que vous en utilisez tous les jours, de ces machins-là.
La langue française utilise cinq signes diacritiques : les accents aigu, grave et circonflexe, le tréma et la cédille. Ce ne sont pas des décorations : ils ont tous une valeur orthographique. « Un policier tue », ce n’est pas la même chose que « un policier tué ». De même, il vaut mieux placer la cédille de caleçon sur le second c plutôt que sur le premier…
Les accents ont été importés du grec, grosso-modo au XVIe siècle. À noter que c’est Corneille qui a introduit en français l’accent grave afin de distinguer graphiquement le é fermé du è ouvert (les deux étaient notés é auparavant).
Le tréma nous vient aussi du grec, et son rôle est assez proche dans les deux langues, à savoir séparer deux lettres qui pourraient former un tout — on le voit bien dans mais et maïs, par exemple.
La cédille, elle, vient de l’espagnol. Le mot cédille lui-même vient de l’espagnol cedilla qui désigne un petit zeda, un petit z. Regardez bien la forme d’une cédille : on dirait un petit z en écriture manuscrite.
L’alphabet latin s’est enrichi de nombreux signes diacritiques en fonction des besoins de chaque langue. Tous portent des noms charmants : le tilde, l’ogonek, le rond en chef, l’hameçon rétroflexe…